Expo : « Un paysage sans affiches serait d’une tristesse affreuse »

Quand l’affiche a du talent, ça la rend beaucoup plus désirable. L’affiche, c’est une question de qualité.
LOBJO a rencontré pour vous Thierry Dewynck, conservateur à la bibliothèque Forney, qui propose une exposition consacrée à Bernard Villemot, grand affichiste du siècle dernier.

Parlez-nous de votre exposition en cours consacrée à l’affichiste Bernard Villemot.

C’est une rétrospective représentant un affichiste très important dans l’histoire de son art en France, qui a eu une position de premier rang dans l’affiche de l’après-guerre. Et c’est le grand représentant du courant décoratif de la vie française d’après-guerre. On a une grosse collection de cet artiste, et puis la famille nous a fait des dons successifs très généreux.

Un auteur a dit « L’affiche est un condensé politique, artistique et social d’une époque. »  Qu’en dites-vous ? 

L’affiche, c’est un medium qui a sa logique propre de communication, qui a ses contraintes particulières. C’est vraiment un art de la contrainte. Bon, avec le recul, l’on s’aperçoit que les affiches sont aussi le produit d’une époque, c’est sûr. Dans les procédés, dans les manies, dans les façons d’envisager les problèmes. C’est une illusion, d’ailleurs, il est tout à fait ridicule de penser que l’on peut s’affranchir de son époque. Les gens qui font des affiches aujourd’hui en s’imaginant être libres, en fait, ne le sont pas, parce qu’ils font des affiches à la manière d’aujourd’hui. Il y a des gens plus originaux que d’autres. Mais si vous regardez la production générale, c’est d’un conformisme complet.

Vous pensez donc qu’il faut plutôt s’adapter à la demande du client ?

Les publicistes sont au service d’annonceurs. Je pense qu’il faut… des affichistes, il n’y en a plus beaucoup aujourd’hui. Quelqu’un qui fait une affiche, quel qu’il soit, a une mission de conseil, et donc doit aller jusqu’à conseiller son client (l’annonceur) de faire telle ou telle chose, lui déconseiller d’en faire d’autres, etc… Ça fait partie de sa mission, c’est pour ça qu’il est payé aussi. Il ne faut pas aller forcément dans le sens du poil. Le consensus s’insinue partout, c’est une tendance naturelle. L’affiche est meilleure, en général, quand elle va contre le consensus. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais si l’affiche est complètement inodore, sans saveur, et sans couleur, à quoi bon. Ça coûte fort cher, l’affichage. Donc il vaudrait mieux dépenser utilement ses sous, et faire des affiches qui se voient, qui se remarquent, quitte à faire un peu du scandale. Mais quand vous voyez la réalité des pratiques, ils n’appliquent pas ces règles- là.

Verriez-vous Paris sans affiches ? Non. 

Pourquoi ? Ce serait d’une tristesse sans nom. L’affiche fait partie du paysage. Alors je sais bien qu’il y a des mouvements « anti-pub » qui protestent contre l’invasion publicitaire. Je ne leur donne d’ailleurs pas entièrement tort, parce qu’il y a quelques fois des abus manifestes, il y a des panneaux qui sont quand même un petit peu trop présents dans le paysage. Mais en même temps, il faut bien se convaincre que le paysage de campagne, de ville, ou de banlieue, serait d’une tristesse affreuse s’il n’y avait pas de publicité. C’est une question de qualité graphique. L’art de l’affiche aujourd’hui est complètement tombé. Vous êtes trop jeune, vous n’avez pas connu autre chose que ça, mais ça n’a pas toujours été comme ça. Il y a eu une époque où l’affiche était beaucoup plus talentueuse, mieux faite, mieux conçue, mieux dessinée, mieux imprimée, plus charmante, plus imprévue. Et je pense que quand l’affiche a du talent, ça la rend beaucoup plus supportable, et même désirable.

Vous pensez qu’il y a trop d’affiches ?

Je ne dirais pas ça. Je dirai qu’il y a trop d’affiches laides, trop d’affiches plates, insignifiantes, nulles. Comment voulez-vous défendre la médiocrité ? Je suis assez d’accord pour dire qu’une affiche est une nuisance si elle est laide, si elle est plate ou si elle est insignifiante, ce qui est une forme de laideur.

Le recours aux logiciels d’infographie, c’est quelque chose qui vous semble utile ?

Là encore, je pense qu’on n’échappe pas à son époque. C’est difficile aujourd’hui de concevoir une affiche sans l’aide d’un ordinateur. Pourtant, ce serait parfaitement possible. Je pense que beaucoup de gens utilisent les ordinateurs, ce genre de logiciels de graphisme, etc. aussi par infirmité, parce qu’ils ne savent pas dessiner. C’est difficile de l’avouer, peut-être, mais ce n’est pas entièrement faux. Je pense que la question n’est pas tant là que dans les raisons pour lesquelles les gens de publicité, les gens des agences ont écarté certains moyens anciens comme par exemple l’affiche peinture, pour les remplacer par autre chose, par la photographie en particulier. Tout ça n’est pas innocent, il y a des raisons.

Lesquelles ? / Quelles sont-elles ?

Des raisons de pouvoir. Je pense que c’est beaucoup plus facile pour un directeur artistique de contrôler le travail d’un photographe que de contrôler le travail d’un dessinateur de peintre. Quelqu’un comme Bernard Villemot, par exemple, que vous avez vu, ou d’autres. Parce que la photographie, ça se formate complètement, ça s’adapte à une pratique de la publicité, qui est une pratique de pouvoir, qui est celle des agences, qui est la pratique dominante actuelle. Vous trouverez peu d’agences de publicité qui laisseront toute liberté à l’affichiste de faire son travail, ne serait-ce que pour une raison toute simple, c’est que c’est elles qui se font payer, donc faut bien qu’elles justifient un peu leur note.

Dans un monde où l’information circule actuellement beaucoup via internet, et la télévision, en quoi l’affichage est-il nécessaire ?

C’est pas une question de nécessité, c’est une question de place disponible, la nature rendue vide. Tout medium qui dispose de l’espace disponible pour s’exprimer le fait. Vous opposez l’affiche à internet, mais les principaux et premiers concurrents de l’affiche, c’est pas internet, c’est la publicité télévisée, et aussi un peu la publicité de presse. Internet, c’est le dernier arrivé des médias, c’est pas le plus important dans la publicité.

Pour aller plus loin : le site de la bibliothèque Forney (Paris IV), spécialisée dans les métiers d’art.

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