La révolution égyptienne: deux ans plus tard

En avril 2011, j’avais rencontré Mohamed Abdel El Aziz à Sharm El Sheikh pour une interview. A l’époque, je l’avais interrogé sur la révolution égyptienne. Il pensait enfin sortir la tête de l’eau et était plein d’espoir quant à l’avenir de son pays. 

Mohamed Abdel El Aziz a 26 ans. Après avoir étudié six ans à l’université, il travaille désormais en tant que guide francophone à Sharm El Sheikh.

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Avez-vous participé à la révolution qui s’est déroulé au Caire il y a quelques mois ?

Non, car je travaillais à Sharm El Sheikh, mais mon frère y était. Il a pu tout me raconter. Il est resté plusieurs jours sur la place Tahrir. Au départ, il n’y avait que de jeunes étudiants. Puis au fur et à mesure, tous les Egyptiens sont sortis dans la rue. Ce n’était pas facile car dès les premiers jours déjà, il a vu une cinquantaine de personnes se faire abattre devant lui. C’était très violent. Lui, s’est pris de la bombe lacrymogène dans les yeux. Certains étudiants ont même perdu la vue à cause des balles qu’ils ont reçu en plein visage. Il a fallu être patient car Moubarak n’était vraiment pas décidé à partir. Il disait: « regardez tout ce que j’ai fait pour l’Egypte, j’ai fait la guerre pour vous de 1967 à 1973, je veux mourir ici, c’est chez moi, je ne veux pas partir.» Mais nous on voulait bien sûr, tous, qu’il s’en aille. La seule bonne chose qu’il est pu faire en réalité, pendant toutes ces années, ce fût la mise en place de l’armée. On a confiance en elle, on sait qu’on peut compter sur elle, ce sont des gens du peuple, ils sont de notre côté.

Avec du recul, que pensez-vous désormais de toutes ces années qui se sont écoulées sous le régime de Moubarak ?

Je pense que ça a été de terribles années pour tous les Egyptiens. Des années rythmées par la corruption. Pour vous donner un exemple, pour être policier, en Egypte, les compétences ne comptent pas vraiment, il suffit juste d’être pistonné et de payer 70 000 livres égyptiennes. C’est comme ça qu’on travaille ici. Donc si l’on n’est pauvre, sans emploi, on le restera. Il faut connaître des gens influents pour s’en sortir chez nous. D’ailleurs, les policiers n’ont vraiment pas été tendres ces dernières années avec les Egyptiens, c’est pour ça qu’on les déteste autant. Le gouvernement interdisait toute sorte de médisance. C’est-à-dire qu’il n’y avait aucune liberté d’expression. Par exemple, il ne valait pas mieux dir : « je n’aime pas Moubarak ». Tous ceux qui ont pu, à un moment ou à un autre être ouvertement contre le gouvernement, ont subi des tortures et ont été enfermés pendant des années. Je connais quelqu’un qui est resté enfermé pendant 15 ans avec pour seul nourriture des dates, du pain et deux bouteilles d’eau par jour. Il fallait qu’il se lave et s’hydrate avec celles-ci. A force de ne pas voir la lumière du jour, il en a perdu la vue et il a aussi perdu ses dents à cause d’une carence alimentaire. C’est d’ailleurs pour ça aussi qu’on a mis autant de temps à se décider à aller manifester, on avait peur des répercutions que cela pourrait engendrer.

Qu’espèrez-vous maintenant ?

J’espère tout simplement que beaucoup de choses changent. Par rapport au travail et au salaire plus particulièrement. Je souhaite qu’il y ait plus d’égalité entre les Egyptiens. Moi, par exemple, je ne gagne que 45 euros par mois alors que le grand chef de notre agence touristique gagne 30 000 euros par mois. Je trouve que c’est un sacré écart. J’aimerais aussi qu’il y ait un peu plus de souplesse au niveau du prix des logements. Ici, à Sharm El Sheikh, je dois payer 800 euros par mois pour un appartement alors que si j’étais à Louxor, ma ville natale, je ne payerai que 70 euros par mois. De ce fait, je suis obligé d’habiter avec sept autres amis dans une chambre de 16m². Comme nous sommes quatre à travailler la nuit et quatre autre à travailler le jour, nous nous relayons pour dormir. Ce n’est pas une situation facile car de ce fait, tous ceux qui sont mariés doivent laisser leurs femmes chez eux (souvent au Caire). En tant que guide, je peux rentrer chez moi tous les 80 jours pour une dizaine de jours. Je n’ai bien sûr pas de week-end, mais c’est le prix à payer si je veux garder mon emploi.

Que pensez-vous du premier ministre en place en ce moment ? Avez-vous ressenti des changements depuis qu’il est là ?

C’est tout à fait ce qu’il nous fallait, c’est quelqu’un qu’on aime beaucoup. Il a déjà prévu beaucoup de choses pour l’avenir. D’ici quelques mois, il devrait y avoir une loi pour instaurer un salaire minimum en Egypte. Ce serait déjà un très bon début pour relancer notre pays. Ensuite, par rapport au tourisme et ce qui me concerne plus particulièrement donc, il a décidé que les hôtesses étrangères ne pourraient plus venir travailler ici, elles n’auront plus de visa. Je pense que c’est très bien car, nous, les Egyptiens, nous avons énormément de compétences, seulement, il n’y a plus d’emploi pour nous car tous les étrangers travaillent à notre place. Ce sont des gens qui sont d’ailleurs, la plupart du temps, pas aussi qualifiés que nous. C’est pour cela que je ne peux pas travailler dans les sites touristiques de Louxor, ma ville natale, il n’y a pas de place pour moi là-bas. Pourtant, j’ai énormément de capacités, je parle 4 langues: le français, le néerlandais, l’anglais et le russe et puis, surtout, l’Egypte est mon pays, je le connais donc mieux que quiconque.

Au niveau de la politique, on espère moins de corruption et moins de « procédés douteux ». C’est la première fois en avril par exemple, que nous avons touché l’argent du canal de Suez et l’argent des hôtels. Auparavant, Moubarak mettait tout cet argent directement dans sa poche. Ca va faire du bien à l’économie du pays, nous qui sommes censés vivre du tourisme, nous allons enfin pouvoir le faire.

Je sais qu’il faudra au minimum deux à trois ans pour que les choses se mettent en place et changent enfin, mais nous serons patients et nous sommes confiants. Même si pour le moment, c’est dur, cela ne pourra jamais être pire qu’avec Hosni Moubarak au pouvoir. Nous sommes plein d’espoir et attendons les prochaines élections avec impatience.

Aujourd’hui, la situation a t-elle changé pour Mohamed ?

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 Comment se passe votre vie à l’heure actuelle ?

Pour moi tout se passe bien. Je suis toujours guide dans le Sinaï. Ce qui a changé pour moi, c’est que je suis partie de Sharm El Sheikh où il n’y avait plus beaucoup de travail, pour Taba. Là-bas, il y a un peu plus de touristes. Avant je travaillais sept jours sur sept alors que maintenant je ne travaille que trois jours par semaine.  Mais c’est déjà mieux que mes autres amis guides qui travaillent un peu partout en Egypte.

 Quel a été l’impact de l’arrivée du nouveau Président égyptien ?

On ne pouvait rêver mieux que l’arrivée de Mohamed Morsi. La Révolution égyptienne a payé. C’est le premier président civil et ça représente pour moi la démocratie et le début d’une nouvelle ère.

Je n’ai pas voté pour le président actuel comme beaucoup d’autres Egyptiens. Mais je pense que maintenant que les élections sont passées, il faut que tous les citoyens se rassemblent pour reconstruire notre pays. Malheureusement, ce n’est pas vraiment le cas pour le moment. Les antis-Morsi sont toujours bien présents en Egypte et je ne trouve pas ça très démocratique. Il faut qu’on laisse le temps à notre nouveau président de faire les choses et réparer tout ce qu’à détruit Moubarak en trente ans. C’est impossible de tout rétablir en seulement quelques mois. Je ne peux pas vraiment dire si le nouveau président est bon ou non. Mais ce que je pense, c’est qu’il faut lui laisser terminer son mandat. Et dans 39 mois, on pourra se prononcer sur le fait de le laisser à la tête du pays ou non.

As-tu remarqué des changements dans ta vie de tous les jours depuis la Révolution ?

Oui. Je trouve que nous sommes beaucoup plus libres de dire ce que nous pensons. On s’exprime beaucoup plus sereinement maintenant. Mais le principal changement a été que les salaires ont presque doublés ! Ce n’est pas énorme au vue de ce qu’on gagnait, mais c’est déjà ça. Je pense qu’un bel avenir attend notre pays, mais les Egyptiens doivent être patients. La Révolution arabe est loin derrière nous maintenant. Mais je prie toujours pour voir la chute du président syrien.

 Elsa Vives Servera

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