Être étudiant, un travail à plein temps

Selon une enquête, les étudiants de l’université Paris VIII n’étant pas salariés déclarent «ne pas avoir le temps» de travailler et « préfèrent se concentrer sur leurs études». D’autres avouent  même qu’il est très difficile de gérer les deux activités, pour l’avoir expérimenté, et qu’ils ne préfèrent pas recommencer. Mais qu’advient-il alors des étudiants obligés de travailler?

professeur université

Le double de travail, pour le même résultat. Ils ne peuvent pas se concentrer sur leurs études au même titre que les autres étudiants non salariés. Ils travaillent par « nécessité financière » ou encore pour « joindre les deux bouts ». Une véritable inégalité des chances entre les étudiants d’une même faculté, dans une même discipline, et parfois dans une même « classe ».

Changement de perspectives chez l’étudiant-salarié

On peut alors penser que ce travail constiturait une expérience personnelle et professionnelle utile dans le futur, mais ce sont le plus souvent des « petits boulots ». Ils n’ont aucuns liens avec le métier envisagé et surtout, la discipline étudiée à l’université. Une étude de Vanessa Pinto, Damien Cartron et Guillaume Burnod Etudiants en fast food: les usages sociaux d’un petit boulot, dans Travail et emploi (2000) décrit parfaitement le basculement d’ambitions des étudiants salariés. Dans ce cas précis des fasts foods, l’étudiant qui travaillait pour un financement quelconque avec un « petit boulot » reporte ses visées professionnelles dans une carrière grâce à ce « petit boulot » et délaisse les études – une enseigne de fastfood fait d’ailleurs sa publicité sur ces emplois en CDI très « prometteurs ». Le travail étant très prenant mais nécessaire, l’étudiant abandonne l’université qui ne lui apporte rien à court terme et dans l’immédiat.

Mais dans cette enquête menée au près des étudiants de Paris VIII, la rémunération vitale du travail n’est pas la majorité des cas. Autant en fillière droit qu’en art plastiques, les motivations sont travail sont « le financement des sorties » ou « les vacances » et  « l ‘indépendance vis à vis des parents ». Ces deux disciplines sont donc fréquentées majoritairement par des étudiants provenant de classes sociales aisées dont le financement des études par les parents n’est pas forcément un souci.

Les étudiants étrangers, profil particulier, se repartissent dans les deux types d’étudiants, ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas. Mais il faut remarquer que les étudiants étrangers sont généralement bénéficiaires d’une bourse constituant déjà un apport financier censé subvenir à leurs besoins. Cependant, il reste des inégalités même entre les étudiants étrangers puisque certains sont obligés de travailler en plus de leur bourse.

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La plupart des étudiants salariés ne sont pas vraiment satisfaits de leurs résultats à l’université. Leurs appréciations personnelles sur leurs notes varient de « assez satisfait » à « peu satisfait ». Seulement quelque uns sont « très satisfait « . Les horaires du travail alimentaire ampute le temps qui doit être consacré au travail universitaire personnel. Celui-ci ne pouvant pas s’opposer aux décisions de sa hiérarchie professionnelle, il se soumet aux horaires qui peuvent parfois l’empêcher de travailler efficacement pour ses études.

Le nombre de cours varie également suivant le profil de l’étudiant. Un étudiant-salarié prend forcement moins de cours qu’un étudiant à plein temps. En moyenne, un étudiant-salarié va prendre la moitié ou les 2/3 des cours d’un semestre. Ce qui n’exclut pas qu’un étudiant à temps plein fasse de même, mais ces deux types de personnes ne le font pas pour les mêmes raisons. Précisément là où l’étudiant à temps plein choisit un emploi du temps léger, l’étudiant salarié lui choisit peut être le même, mais garde un emploi du temps très chargé. L’université de Paris VIII à mit en place des cours du soir (18h-21h) qui sont majoritairement fréquentés par les étudiants travailleurs qui disposent de « temps libre » en fin de journée. Le questionnaire comprenait aussi une case demandant si des cours le samedi serait une bonne idée. Peu d’étudiants ont répondu positivement, même ceux qui ont une activité professionnelle. L’idée étant que même un étudiant-salarié doit disposer d’un temps libre, ce temps libre doit être commun à tous les étudiants, et le week-end en fait partie.

Précarisation des offres d’emploi

La précarité de l’emploi est aussi un facteur poussant l’étudiant à garder son travail. Il n’est pas sûr de trouver un job en rapport avec ses études à la sortie de son cursus. Alors que son « petit boulot » peut lui ouvrir certaines portes avec une évolution de poste. Une évolution de poste incertaine, mais plus concrète que les débouchés parfois proposés au terme d’une licence. Car il faut aussi remarquer que la barrière de la licence éloigne des étudiants de l’université. Le master n’est pas le but ultime recherché par la majorité des étudiants, surtout ceux salariés. La licence constitue déjà une finalité en soi.

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La projection des étudiants salariés dans un cheminement universitaire s’arrête généralement à la 3ème année de licence, qui ne constitue pas un réel bagage universitaire conséquent. Dans le sens où le nombre de personnes diplômées augmente, la demande d’emploi par des gens de plus en plus qualifié augmente elle aussi. Et le déclassement professionnel des étudiants diplômés est assez fréquent en France, c’est la dernière température qu’a relevé le CEREQ (Centre d’étude et de recherche sur les qualifications) dans son étude. Cela oblige donc les étudiants à continuer leurs études plus longtemps en vue d’obtenir un diplôme supérieur à celui du « voisin ». Cette course aux études est encore plus difficile à suivre pour ces étudiants salariés qui ont déjà du mal à gérer leur temps immédiat, alors comment se projeter dans le futur, et encore plus difficile, comment se projeter dans le futur avec un présent déjà incertain?

Ces clivages agissent directement dans l’égalité des chances entre les étudiants, et les étudiants-salariés. Ces deux types de personnes qui fréquentent l’université organisent leur emploi du temps de manière différente mais doivent fournir la même quantité de travail pour l’université, et sont jugés équitablement.

Les systèmes de stages rémunérés constituent une première amélioration dans le cadre du travail proposé aux étudiants. Un travail qui se rapproche de la discipline étudiée. Mais la rémunération réduite (467 euros par mois) du stage conduit l’étudiant dans le besoin à choisir un travail certes sans rapport avec son futur métier, mais mieux rémunéré.

Aujourd’hui la logique est renversée et l’étudiant doit travailler pour pouvoir étudier. Ce qui devrait pourtant être l’inverse, des études pour un emploi.

Quelques liens pour continuer à se creuser la tête et mieux comprendre les enjeux de l’emploi des jeunes:

– Vanessa PINTO, Damien CARTRON et Guillaume BURNOD, Etudiants en fast food: les usages sociaux des petits boulots,  Travail et emploi 2000

– Magali BEFFY, Denis FOUGERE, Arnaud MAUREL L’impact du travail salarié des étudiants sur la réussite et la poursuite des études universitaires 2009

– Pauline GIVORD Formes particulières d’emploi et insertion des jeunes 2005

– Philipe LEMISTRE Le déclassement, entre mythes et réalité, Alternatives économiques, Janvier 2013

Louis-Benoît Dauphin.

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