Sous les projecteurs du Dock, le mannequin séduit

Après un succès inattendu auprès des visiteurs de la France entière, et même des amateurs étrangers, revenons sur l’exposition « Mannequin, le corps de la mode », au Cité de la Mode et du Design.

Par Amel Bouchekouk

La Cité de la Mode et du Design a été conçue sur d'anciens magasins Quai d'Austerlitz./ (Crédit photo : AB).
La Cité de la Mode et du Design a été conçue sur d’anciens magasins Quai d’Austerlitz./ (Crédit photo : AB).

 Paris, Quai d’Austerlitz. Au-dessus de la Seine, un OVNI vert pomme de forme improbable attire mon attention. Ce « plug-over » (c’est le nom donné à ce genre d’«ossature à géométrie complexe » ) suscite ma curiosité, tant il dénote. Je décide donc de m’approcher de ce qui ne peut être que la vitrine d’un musée consacré au design.

 Sous la structure de métal et de verre déformée, un bâtiment industriel plutôt modeste, qui ne donne pas envie d’y entrer. Pourtant, une fois plongée dans les entrailles de ce vestige industriel rénové, je suis agréablement surprise par les nombreuses pépites que je trouve.

A commencer par un buste de couture Girard, fait de carton et de toile, et bien conservé dans une vitrine. C’est sur cet objet que les tailleurs déposaient leurs tissus, bien avant que l’on utilise les corps de mannequins humains. L’étroitesse de la taille est déraisonnable, mais cette caractéristique fut longtemps un critère de beauté chez les femmes, jusque dans les années 1950.

Le buste de couture, en bois et en toile, et le buste de vitrine, en osier constituaient l'outil de base à la fin du XIXème siècle./ (Crédit : AB).
Le buste de couture (en bois et en toile), et le buste de vitrine (en osier), constituaient l’outil de base à la fin du XIXème siècle./ (Crédit : AB).

Plus loin, un autre buste, de 1929, frappe une visiteuse, qui le trouve « râté » : «Avec ses seins pointus, ce mannequin très fin fait un peu « Jean-Paul Gaultier ». Les critères esthétiques ont donc bien évolué avec le temps, le statut du mannequin aussi.

 Au milieu de ces outils éclairés de toute part, une télévision diffusant de vieilles images m’attire. Postée devant des archives de l’INA, je ne peux m’empêcher d’écouter deux passionnées de mode commenter les vidéos et donner leur avis sur les mannequins d’époque. Étonnées par la créativité et la modernité d’un film de mode d’ il y a presque 100 ans, elles sont pourtant critiques sur les modèles. L’une d’elle remarque les pieds qui dépassent largement des chaussures, des bras musclés, un visage masculin, et s’exclame : « C’est un mec ! On se moque de nous ! ». Avant d’ajouter sur celles qui semblent être des femmes : « Je ne sais pas si c’était le canon de la mode à l’époque, mais moi je la trouve pas top ».

 Vêtues de longues robes aux tissus riches, les premiers mannequins femmes étaient en fait des couturières qui vendaient leurs propres vêtements à une clientèle aisée. Puis des actrices et chanteuses célèbres ont conféré au mannequin un statut de vedette, élevant ce travail au départ mal considéré, et souvent caché.

 UN METIER

 Pour preuve de cette gêne, des photos destinées au Figaro-Mode de 1903 qui n’ont jamais été publiées, sont encadrées sur un mur blanc face aux vitrines. Le mannequin posant dans un jardin en robe taille Empire drapé notamment m’interpelle, il a la tête découpée.

 A côté des images censurées, d’autres photos en noir et blanc déroulant le Xxème siècle montrent l’évolution d’un métier qui se professionnalise, et nous délivrent les méthodes de classement des mannequins, les tenues et les accessoires qui leur sont attribuées. La photo de mode, comme le tournage des premiers films, demande une organisation millimétrée. Ainsi, l’on apprend que l’assistant du célèbre photographe Henry Clarke, qui a collaboré avec Vogue dans les années 1950, plaçait un clap devant chaque fille avec toutes les informations nécessaires pour l’identifier ; le prénom du mannequin était souvent inutile.

L'organisation d'une séance photo par Henry Clarke dans un studio de Paris en 1951/ (Crédit photo : AB).
L’organisation d’une séance photo par Henry Clarke dans un studio de Paris en 1951./ (Crédit : AB).

Parfois, certaines demoiselles étaient pourtant nommées, un honneur pour les élues. Je me rends compte qu’après la période des mannequins – vedettes, au fil des ans, la tendance va à l’uniformisation des corps, des physiques, voire des personnalités à-travers les attitudes des filles sur les podiums.

 « Uni » clôturera donc ma visite grâce aux clichés les plus récents. Ces derniers choquent un visiteur, seul homme présent dans la salle hormis l’agent de sécurité. L’on découvre une top modèle nue, de plein pied et de face, sans maquillage, et blessée par la fermeture éclaire d’une robe avec laquelle elle venait de défiler. À côté des « élégantes » des années 30, ces photos en très grands formats nous donnent presque envie de détourner le regard, tant elles nous dérangent. Une visiteuse conclue ainsi : « On en exige de plus en plus d’elles. Maintenant, elles doivent prendre des cours de théâtre et de danse».

 Ce doit être la première exposition que je vois susciter nombreuses réaction. Elle a en effet séduit les plus réfractaires à la mode, car au-delà de la représentation du mannequin, elle nous apprend beaucoup sur le regard de l’autre.

Pour aller plus loin : Défilés de mode. Une histoire de mannequin., Harriet Quick.

Visiter le Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris.

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