Nocturnal Animals : What the fuck Tom ?

Nocturnal Animals n’est pas un film à mettre entre toutes les mains. Avec son atmosphère anxiogène permanente, ses multiples niveaux de lecture et sa narration tout droit sortie d’un bouquin de Faulkner, c’est un travail d’orfèvre que peu de spectateurs conventionnels (début-histoire linéaire- fin) pourront apprécier à sa juste valeur. Et d’ailleurs, on se tâte encore…

Nocturnal Animals est à l’image du roman Le Bruit et la fureur : un mindfuck géant. Si on ne nous avait pas donné les clés nécessaires à la compréhension du roman de William Faulkner lorsqu’on l’étudiait en Fac, on n’aurait absolument rien bité à ce qu’il raconte. Et quand bien même ce fut une corvée de le lire, on reconnaît volontiers la virtuosité du style, la maîtrise du monologue intérieur, et cette narration disruptive très expérimentale pour l’époque. Nous n’avons éprouvé aucun plaisir à le parcourir en long en large et en travers, et si ça avait été dans un cadre extérieur à la Fac, on n’aurait jamais posé les yeux dessus. Et bien Nocturnal Animals fait le même effet qu’un Faulkner : on reconnaît le génie et le talent qui imprègnent l’oeuvre, mais pour ce qui est du plaisir… Ce film trop expérimental pour les foules.

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Amy Adams dans le rôle de Susan.

Malaise Island

Nocturnal Animals est estampillé « invitation au malaise » dès sa scène d’ouverture : le spectateur est accueilli par des femmes entièrement nues, accessoirement en obésité morbide, parées de chapeaux et de plumes de cabaret, qui sautillent et s’agitent de manière plus ou moins sensuelle sur une musique classique très pesante. C’est comme si en guise d’introduction à la Hitchcock, Tom Ford était sorti de l’écran et t’avait collé une énorme droite Tysonienne. Écroulé à moitié mort sur ton siège, tu es déphasé, perdu, sans repère… Et c’est exactement ce qu’est ce film : une oeuvre singulière, débarrassée de ces encombrantes règles et conventions cinématographiques classiques. Invitation au malaise, majeur en l’air adressé à la face de la mode, ou incitation à dépasser les simples apparences ? La flemme de disserter, à vous de juger.

Le malaise n’était pas suffisant. Il manquait un dernier ingrédient pour espérer pour rejoindre les grandes expériences sensorielles, ces œuvres parvenues à traumatiser durablement les spectateurs comme Requiem for a Dream, Shutter Island ou plus récemment The Neon Demon… Il manquait l’angoisse. Et plutôt que de la distiller à droite à gauche, il l’a utilisée à la manière de ses illustres prédécesseurs : comme un filtre, un voile omniprésent qui serait perceptible à chaque plan, notamment sur les jeux de lumière. Ford brouille les pistes : une lumière blanche, froide, crue pour une Susan (Amy Adams) dépourvue de tout artifice, en proie au doute, à la nostalgie; une lumière de salle d’autopsie qui la fait paraître moitié vivante moitié morte. Une lumière plus sépia quand Susan est en représentation dans sa galerie, ou invitée à un dîner d’amis. Une lumière chaude pour Tony (Jake Gyllenhall) qui évolue dans des contrées désertiques, sauvages, mortes, presque apocalyptiques. C’est une perpétuelle lutte des éléments : Tony contre Susan, le feu contre la glace, la vie contre la mort…

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Ray (Aaron Taylor Jhonson), le psychopathe schizophrène.

Mais l’angoisse diffuse ne suffit pas. Il faut l’ancrer plus profondément dans l’histoire, la faire transpirer par tous les pores des personnages lors d’une scène mémorable, où angoisse et tension monteraient crescendo. En étalant sur plus d’un quart d’heure « la rencontre » de Tony et sa famille avec Ray et ses deux complices, Ford nous tient littéralement par les couilles du début à la fin : que ce soit le rodéo sauvage sur l’autoroute éclairé uniquement pas les phares des bolides, la fausse gentillesse de ces rednecks lorsqu’ils proposent de changer leur pneu crevé, leurs regards salaces et leurs gestes déplacés à l’attention de la femme et la fille de Tony, les coups qu’ils lui assènent lorsqu’il leur tient tête, le trajet qu’il effectue en compagnie d’un de ces tarés pour espérer revoir sa famille kidnappée… Cette scène est un supplice parce chacun de ses segments est d’un réalisme saisissant. Dopée grâce à l’interprétation complètement allumée d’Aaron Taylor Johnson (vainqueur d’un Golden Globe pour cette prestation) et de celle de Jake Gyllenhall (mari transi de peur incapable de sauver sa famille) la scène agit comme un shot d’adrénaline : en plus de nous sortir de notre torpeur du début de film, elle enclenche la double narration faulknerienne et relance notre intérêt !

Père Faulkner, raconte-nous une histoire !

Chez Tom Ford, pas de Père Castor, c’est William, bien plus retors, qui tourne les pages de ce cauchemar; « un peu de poésie ne fait jamais de mal ». La lecture du manuscrit d’Edward (Jake Gyllenhall) marque donc le début d’une narration entrecroisée : tantôt nous sommes plongés dans le morne quotidien de Susan (Amy Adams), jeune et belle galeriste à succès flanquée d’un mari fauché qui la trompe sans état d’âme, tantôt nous sommes transposés dans le roman d’Edward, l’ex-mari de Susan, où il prête ses traits à Tony, son personnage principal. La réalité fade et sans couleur d’un côté, la fiction aux couleurs chaudes et vivifiantes de l’autre. La réalité aseptisée où les gens sont anesthésiés, dépourvus de réelles émotions face à la fiction, où les personnages vivent avec leurs tripes, passant par toute une panoplie d’émotions plus intenses les unes que les autres : la peur, la rage, la tristesse, la colère, la haine… La fiction d’Edward est plus vivante et plus vraie que la vie de bourgeoise de Susan.

C’est à partir de cet entrecroisement narratif, la partie expérimentale du film, que les spectateurs les plus « cartésiens » pourront perdre pied. Nous sommes plongés sans préambule ni indication dans la partie roman, seule la brusque fermeture du livre par Susan nous ramène sur terre et nous confirme que c’était du fictif – mais ça avait l’air si réel… Plutôt que de séquencer les passages de lecture et les passages de vie bien distinctement, Tom Ford les entremêle avec brio. Ces scènes de transition du roman au réel valent à elles seules le détour; elles sont hélas bien trop nombreuses pour que je puisse toutes mes les remémorer mais l’une d’elles m’a marqué : Tony s’écroule après un violent coup sur la tête, et à peine touche-t-il le sol que le bruit de l’impact est remplacé par celui du livre tombant sur le tapis de Susan. Rien de bien spectaculaire raconté comme ça, mais la maîtrise est là. Il est par ailleurs intéressant de noter que Tony, malgré les déconvenues qu’il affronte, est un personnage qui évolue, qui grandit, qui mûrit, ce qui n’est pas le cas de Susan qui, à mesure qu’elle avance dans sa lecture, tombe en déchéance, en prenant conscience des erreurs qu’elle a enchaînées avec son ex-mari, l’auteur du roman.

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Edward (Jake Gyllenhall) et Susan (Amy Adams).

Des erreurs dont le spectateur prend conscience grâce à une troisième narration qui vient se greffer aux deux premières, uniquement composée de flashbacks où Susan se remémore les moments forts de sa vie avec Edward : leurs retrouvailles à New-York, leur dispute à propos de son premier manuscrit où elle lui reproche de trop se mettre en avant, l’avortement de leur enfant mené en cachette avec Hutton, son amant de l’époque devenu mari infidèle… La triple narration alourdit considérablement le rythme du film, ce qui est dommage quand on sait qu’il s’agit de scènes essentielles à la bonne compréhension de l’histoire. Tous les spectateurs ne sont pas prêts à terminer un puzzle de plusieurs dizaines de pièces balancées dans le désordre… Et comme si ça n’était pas suffisant pour faire fonctionner nos petits neurones déficients à cause de toutes les merdes blockbusterisées que nous envoie Hollywood par paquet de 12, il y a une PUTAIN de lecture symbolique à faire du roman d’Edward : cerveau en éruption !

Symbolique ta mère !

Edward a écouté la critique de Susan : plutôt que de verser dans l’égocentrisme primaire si caractéristique des auteurs, il a parsemé son oeuvre d’éléments autobiographiques que seule Susan est capable de comprendre. Cette histoire prétendument fictive recèle d’éléments réels, le tout étant de les débusquer et de les remettre en perspective. « Mais dis-moi Jamy, comment est-ce qu’on sait qu’il y a une double lecture ? ». C’est très simple Fred ! Tout d’abord, le manuscrit est dédié à Susan, son ex-femme à qui il n’a pas donné signe de vie depuis dix-neuf ans. C’est un geste puissant et chargé de symbolique pour un auteur : s’il l’a fait ce n’est pas sans raison, c’est qu’elle a joué un rôle crucial dans la rédaction de cet ouvrage. Ensuite, il faut prendre en compte les quelques flashbacks qui nous sont donnés et dans lesquels figurent entre autres, la critique de Susan sur son livre, leur rupture, et l’avortement de leur enfant. A partir de ces informations, on peut effectivement dresser une lecture symbolique du roman d’Edward, beaucoup plus métaphorique et moins simpliste que ce semblant de téléfilm américain veut nous faire croire !

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Tony (Jake Gyllenhall) et l’inspecteur Andes (Michael Shannon).

Au bout d’une semaine de recherches, Tony et l’inspecteur Andes, en charge de l’affaire, retrouvent les corps sans vie de sa femme et sa fille, allongées sur un canapé. Elles ont toutes les deux été violées. La notion de viol est intéressante parce qu’elle fait référence à deux réalités complètement différentes : Susan a été « violée » dans son intimité parce qu’elle a trompé Tony avec Hutton (non ce ne sont pas Les Feux de l’Amour mais on n’en est pas loin…), mais sa fille a aussi été « violée » parce qu’on l’a retirée du ventre maternel, on a pénétré son sanctuaire amniotique. Plutôt que de « viol », la notion d’ »intrusion » voire même de « profanation » semblent plus appropriées à la situation. Ray, le psychopathe schizophrène sans état d’âme, symbolise Hutton, celui par qui le malheur est arrivé, responsable du délitement de son couple, ainsi que de l’IVG de Susan. Enfin, Andes incarne toutes les valeurs qui manquent à la fois à Tony mais aussi à Edward : la volonté, la combativité, la persévérance… C’était d’ailleurs un des reproches majeurs que Susan lui adressait, son manque d’ambition et de courage. Andes est un homme condamné par le cancer, en sursis, qui emploie les derniers jours qu’il lui reste à punir Ray et sa bande. Il est une force métaphorique, une décharge impérieuse qui va pousser Tony à accomplir l’impensable : tuer Ray. Grâce à sa mort, la longue étape du deuil peut enfin commencer, qu’il soit romanesque ou réel (deuil de la séparation, de l’avortement).

Faible est le mot qui revient sans arrêt dans la bouche de Susan et sa mère pour décrire Edward. Façonné à son image, Tony est un être pusillanime, un suiveur qui subit la vie plutôt que la prendre à bras le corps. La mort de sa famille va marquer le début d’un voyage initiatique, un deuil d’apprentissage, où il va grandir, mûrir, s’affirmer et devenir celui qu’il avait toujours rêvé d’être. Son chemin de croix romanesque est à l’image de celui qu’a dû vivre Edward après sa séparation, lâché du jour au lendemain par celle qu’il aimait plus que tout. Ce livre est une autobiographie romantisée thérapeutique destinée à Susan, pour qu’elle seule sache les épreuves qu’il a essuyées, les galères qu’il a affrontées pour remonter la pente. A l’inverse, pendant qu’Edward bataillait pour survivre, Susan s’enlisait dans la routine de sa petite vie rangée de bourgeoise, là où tout n’est que faste et paillettes, luxe, calme, et artifices. Elle est devenue tout ce qu’elle s’était jurée de combattre. Le manuscrit a ravivé la flamme qui la consumait jadis pour Edward, il a nourri ses doutes, ses incertitudes, ses regrets… Ses pensées étaient tout entières tournées vers lui; une obsession qu’elle a voulu assouvir en l’invitant à dîner. Mais il n’est jamais venu. Le rapport de force s’est totalement inversé : Susan est devenue la malheureuse nostalgique tandis qu’Edward, sur le point de publier son premier roman, a fait le deuil de leur vie de couple ET de leur séparation. Le feu a triomphé de la glace : Edward est devenu le dominant, et Susan la dominée.

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Susan (Amy Adams) s’apprêtant pour le dîner avec Edward.

Même après avoir tartiné 2000 mots sur ce film, nous sommes toujours incapables de dire si nous l’avons bien aimé ou pas. Nous avons pris plus de plaisir à bosser dessus qu’à le regarder ça c’est sûr. Nocturnal Animals fait partie de ces films qui doivent être regardés avec des yeux de connaisseurs, de chercheurs de trésor, plutôt que des yeux « grands publics ». Autrement, vous signez pour deux heures d’ennui et de mindfucking qui vous feront regretter d’avoir déboursé 10€ !

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