« La violence fait partie du package des études de médecine »

Médecin généraliste, attachée au Pôle Santé de Sciences Po, auteure d’« Omerta à l’hôpital », Valérie Auslender lève le voile sur les maltraitances subies par des étudiants en médecine. Une semaine seulement après la parution de son livre aux éditions Michalon, elle continue de recevoir les doléances de nombreuses victimes. Entretien.

Dans son livre « Omerta à l’hôpital », Valérie Auslender, médecin généraliste, attachée au Pôle Santé de Sciences Po, décrit les maltraitances subies par les étudiants en médecine. Crédit photo : Julie Reggiani

 

Pourquoi avez-vous décidé de mener cette étude ?

Pour deux raisons principales. La première part d’un constat personnel. Durant toutes mes années d’études de médecine, j’ai été témoin de violences verbales ou physiques envers les étudiants dans tous les corps de métiers (infirmiers, aide-soignants, sages-femmes etc.), qui m’ont scandalisée.

La deuxième raison tient aux résultats de ma thèse sur les violences faites aux femmes. J’ai interrogé un échantillon de 1472 étudiants, pour déterminer s’ils étaient formés au dépistage et à la prise en charge des femmes victimes de violence mais dans le questionnaire, je leur ai posé une question annexe pour savoir s’ils étaient eux-mêmes victime de violence.

Il ressort que sur les 1472 étudiants, 40% ont été confrontés personnellement pendant leurs études à des pressions psychologiques, 50% à des propos sexistes, 25% à des propos racistes, 9% à des violences physiques, et près de 4% à du harcèlement sexuel.

Des chiffres qui corroborent l’étude de l’Association nationale des étudiants en médecine de France qui a été faîte la même année. J’ai donc lancé un appel à témoin pour évaluer cette souffrance en août 2015. En une semaine, j’ai reçu 100 témoignages environ, plus scandaleux et choquants les uns que les autres.

Quels sont les types de violence les plus récurrents ?

Le harcèlement, l’humiliation devant le patient et l’équipe soignante, la négation des droits fondamentaux comme l’impossibilité d’aller aux toilettes, l’impossibilité de manger avec l’équipe soignante, de s’asseoir en réunion. Les injures, les moqueries, les insultes sont très très fréquentes. La dépersonnalisation, le fait de ne pas appeler l’interne ou l’externe par son prénom par exemple, et de lui confier systématiquement les tâches ingrates.

Cette étude est ciblée sur les cas de personnes ayant subi des violences, pourrait-on pensé qu’il s’agit de cas isolés ?

Ce livre n’a pas de valeur à généraliser. J’ai récolté 130 témoignages, il faudrait faire des études quantitatives pour déterminer combien d’étudiants souffrent en France et sont maltraités. Mais 130, c’est déjà beaucoup trop ! Et de nombreux experts, notamment ceux interrogés dans mon livre, confirment que ces maltraitances existent et qu’elles font parties des us et coutumes dans ce milieu, il ne s’agit donc pas de cas isolés.

Comment expliquez-vous ce paradoxe, qu’un lieu de soins soit aussi le théâtre de violences ?

Comme le dit Emmanuelle Godeau, médecin de santé publique, anthropologue et chercheur à l’Inserm, « l’Hôpital est un système clos où les conflits se règlent en interne.» Le poids de la hiérarchie y est très problématique. Olivier Tarragano, psychiatre, parle lui d’un système où les étudiants sont les otages «d’un terrorisme systémique». Ils sont terrorisés par cette violence, la peur des représailles ou de ne pas se faire valider un stage. La maltraitance est banalisée. Et pour reprendre le témoignage d’une étudiante :

« la violence fait partie du package des études de médecine».

Mais les signes de violence apparaissent dès les premières années d’études de médecine, au sein même de certains amphis entre les étudiants. Cette maltraitance n’a plus rien à voir avec le personnel encadrant…

Justement, la philosophe Céline Lefève aborde cette question dans mon livre. Elle parle de cette formation basée, non pas sur l’éthique, l’humanisation et le partage mais sur la compétition, l’élitisme, le carriérisme, et la performance. Je pense – et tous les experts sont unanimes dans leurs pistes de réflexions – qu’il faut inscrire dans la formation initiale des professionnels de santé (pas que des études de médecine), des enseignements d’éthique et notamment des enseignements sur les questions relatives aux violences relationnelles et institutionnelles dont le sexisme envers les étudiantes et les patientes avec des outils d’analyse pluridisciplinaire.

Quelles sont les conséquences sur ces jeunes en formation et sur l’exercice de leur métier par la suite ?

Des conséquences dramatiques sur leur santé à la fois physiques et psychiques, sans oublier toutes les tentatives de suicides. Certains témoignent d’histoires passées, de plus de 20 ans. Exemple : une infirmière de 46 ans, m’a récemment rapporté que sa hiérarchie l’empêchait d’aller aux toilettes au cours de ses études. Cette interdiction courrait sur ses 12 heures de travail par jour et pendant toute la durée de son stage de trois ans ! Résultat : sa vessie a fini par se dilater, maintenant elle est obligée de se sonder six fois par jour.

Les maltraitances peuvent également entraîner des conséquences sur la prise en charge des patients qui deviennent des victimes collatérales. Avec parfois des mauvaises pratiques et des erreurs médicales.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Les étudiants doivent dénoncer de manière systématique tout type de violences et exiger une tolérance zéro. Intervenir dès la formation initiale des étudiants, former au tutorat les professionnels de santé. Et repenser les nouvelles organisations managériales de certains hôpitaux qui, aujourd’hui, privilégient la rentabilité au détriment de la qualité des soins entraînant, de fait, une aggravation des conditions de travail des soignants depuis plusieurs décennies. Il ne s’agit surtout pas de nier ou minimiser la responsabilité individuelle des maltraitants.

Il faut remettre le facteur humain au centre de l’Hôpital.

Il existe également l’ONVS (Observatoire National des Violences en milieu de Santé) créé par le ministère de la Santé. Mais lorsque l’on analyse le document téléchargeable sur le site pour déclarer ces violences, on s’aperçoit dans la partie « circonstances », que seules les causes de violences  émanant d’un patient sont susceptibles d’être signalées et non celles pouvant provenir du personnel encadrant. Il faut donc créer soit, un groupe dédié aux étudiants au sein de l’ONVS, soit un nouvel observatoire mais spécifique aux étudiants avec une fiche où ils pourraient déclarer les violences de leur hiérarchie.

Lynda Zerouk avec Hedi Ben Salem et Lucas Negri

Crédit photo à la Une : DR

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